La Révolution française : le débat sur la guerre et les déclarations (1791–1792)

PeopleJacques Pierre Brissot, Maximilien Robespierre EventsFrench Revolution, French Revolutionary Wars LearnHistory of the French Revolution · Ch. 4 How did war bring down the monarchy and give birth to a republic?

Déclaration de Pillnitz (27 août 1791)

Sa majesté l’Empereur, et sa majesté le roi de Prusse, ayant entendu les desirs et les représentations de Monsieur et de monseigneur le Comte d’Artois, se déclarent conjointement, qu’elles regardent la situation où se trouve aujourd’hui le roi de France, comme un objet d’un intérêt commun à tous les souverains de l’Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut être méconnu par les puissances dont le secours est reclamé, et qu’en conséquence elles ne refuseront pas d’employer conjointement avec leursdites majestés, les moyens les plus efficaces relativement à leurs forces pour mettre le roi de France en état d’affermir dans la plus parfaite liberté, les bases d’un gouvernement monarchique, également convenable aux droits des souverains et au bien-être de la nation française. Alors, et dans ce cas, leursdites majestés, l’Empereur et le roi de Prusse, sont résolues à agir promptement et d’un mutuel accord avec les forces nécessaires pour obtenir le but proposé en commun. En attendant, elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu’elles soient à portée de se mettre en activité.

LÉOPOLD. FRÉDÉRIC-GUILLAUME.

Discours sur la nécessité de déclarer la guerre aux princes allemands qui protègent les émigrés (16 décembre 1791)

Messieurs,

La question soumise à votre examen, la question de savoir si l’on doit attaquer les princes allemands qui soutiennent les émigrés, ou s’il faut attendre leur invasion ; cette question ne paroissoit pas devoir entraîner d’abord, parmi les patriotes, une diversité d’opinions ; et cependant il en existe une ! déjà même les esprits sont armés de prévention.

Si nous voulons arriver à la vérité, nous devons les bannir ; nous devons examiner, dans le calme, les raisonnemens qui se présentent dans l’un et dans l’autre parti ; nous devons nous défendre de l’enthousiasme : il voile et les objets et les yeux, et on ne choisit qu’en aveugle.

Nous devons encore écarter les défiances qu’on cherche à faire naître sur ceux qui se présentent pour soutenir une opinion contraire à celle qui paroît prépondérante. Défiez-vous, je le veux, des hommes dont le zèle vacillant a tantôt soutenu et tantôt abandonné la cause du patriotisme ; mais gardez-vous d’insulter, par d’injustes soupçons, ces amis de la liberté dont le patriotisme a été inébranlable, dont la tête a bravé les coups les plus terribles.

Messieurs, des patriotes peuvent différer d’opinions ; ils doivent chercher à s’éclairer mutuellement, sans attribuer à tiédeur de patriotisme, ou à un changement de parti, l’adoption d’un systême qui n’est que le résultat de leur conviction personnelle.

J’ai reproché au ministre de la guerre d’avoir élevé d’injustes préventions contre les patriotes qui vouloient combattre la proposition de la guerre ; et je viens ici défendre, non pas toutes les propositions de ce ministre, que je crois trop étendues, que je ne crois pas circonscrites par ces précautions qui peuvent en ôter le danger ; mais je viens défendre la proposition de la guerre à déclarer aux petits princes allemands.

J’ai médité depuis six mois ; que dis-je ? depuis l’origine de la révolution, le parti que je vais soutenir : une manœuvre adroite de nos adversaires, bien propre à donner le change à ceux qui ne connoissent pas leur jeu, ne me le fera point abandonner. C’est la force des raisonnemens et des faits qui m’a entraîné, et cette force est indépendante de toutes les manœuvres.

A un peuple qui a conquis sa liberté, après douze siècles d’esclavage, il faut la guerre pour la consolider ; il la faut pour l’éprouver ; il la faut pour faire voir qu’il en est digne ; il la faut pour le purger des vices du despotisme ; il la faut pour faire disparoître de son sein les hommes qui pourroient encore le corrompre.

Les Américains ont passé par le creuset de la guerre, à l’instant même où ils ont arboré l’étendard de la liberté. Bénissez le ciel de ce que vous ne l’essuyez que trois ans après la conquête de votre liberté ; bénissez-le de la faveur qu’il vous a faite en vous donnant le temps d’achever votre constitution. Elle est assise maintenant ; il s’agit de la défendre ; il s’agit de châtier et les rébelles qui s’agitent au dehors pour la détruire, et les mécontens qui forment des complots au dedans pour les seconder : vous en avez la force ; prenez-en donc enfin la résolution.

J’aime à rendre hommage aux intentions droites et patriotiques de ceux qui soutiennent ici un systême contraire ; mais je les conjure d’examiner mes argumens, de les réfuter. Si je me suis trompé, s’ils me convainquent, j’embrasserai leur opinion, je la défendrai dans l’assemblée nationale ; mais si, comme je le crois, ils sont eux-mêmes égarés, je prends l’engagement de détruire ici jusqu’à la dernière de leurs objections.

Je dis ici, messieurs, parce qu’il importe que les députés patriotes se réunissent ici pour ne former, pour ne soutenir qu’un seul parti. Quelle douleur si nous paroissions divisés dans l’assemblée nationale, et sur une question de laquelle dépend le salut de l’empire, de la liberté françoise, et peut-être de la liberté universelle !

La France est, depuis deux ans, insultée, outragée par les puissances voisines et par une poignée de factieux et de brigands qu’elles recèlent dans leur sein, dont elles favorisent les enrôlemens et les projets hostiles. Depuis deux ans la France a épuisé tous les moyens pacifiques pour ramener à leurs devoirs ces ennemis de leur patrie, pour engager les princes étrangers à se conformer au droit des gens, aux traités, et à expulser de leurs états ces émigrés qui nous bravent. Toutes les tentatives, toutes les réquisitions ont été infructueuses ; les princes françois persistent dans leur révolte, les princes étrangers persistent à les soutenir, et repoussent avec mépris les réquisitions faites au nom de la nation françoise. Peut-on balancer un seul instant à les attaquer ? Notre honneur, notre sûreté, notre crédit public, la nécessité de consolider notre révolution, tout nous en fait une loi. Car la France ne seroit-elle pas à jamais déshonorée, si, lorsque la constitution est achevée, si lorsque tous les pouvoirs sont organisés, elle toléroit qu’à sa porte même une poignée de rébelles insultât impunément à sa constitution, à ses pouvoirs, et manifestât des intentions hostiles ? Ne seroit-elle pas déshonorée, si, après deux ans de patience inutile, elle souffroit des outrages qu’un despote n’auroit pas souffert pendant 15 jours ? Quoi ! Louis XIV déclare la guerre à l’Espagne, parce que son ambassadeur est insulté à Londres par l’ambassadeur espagnol ; et nous, dont les concitoyens sont, depuis deux ans, les victimes des outrages, des persécutions dans presque toutes les parties de l’Europe ; nous dont les frontières sont à chaque instant menacées par des armées qui deviennent de jour en jour plus formidables ; nous dont les réquisitions sont rejettées avec ignominie ; nous François, nous hommes libres, balancerons-nous un instant ?

Eh ! que voulez-vous donc que l’Europe pense de cette lâche inertie ? Que nous sommes dans l’impuissance de réduire cette horde de brigands ; que cette impuissance résulte de notre anarchie ; qu’il n’existe ni concert, ni honneur, ni vertus politiques dans notre nouvelle constitution ? Maintenant, quel doit être l’effet de cette fausse opinion ? La répétition, l’extension des outrages pour le nom françois. Il faut donc ou nous venger ou nous résoudre à être le jouet de l’Europe entière, et du plus méprisable de ses tyrans. Il faut nous résoudre à la mort politique ; car une nation couverte d’opprobres, cesse bientôt d’exister.

Il faut encore ou nous venger, en détruisant ce repaire de brigands, ou consentir à voir se perpétuer, au milieu de nous, les factions, les conspirations, les incendies. Car, d’où viennent les brandons qui les allument. De Coblentz. D’où vient l’insolence de nos aristocrates, qui nous bravent au sein même de la France ? Ils crient à l’armée de Coblenz : D’où vient l’opiniâtreté du fanatisme et de nos réfractaires ? Ils invoquent, ils payent l’armée de Coblentz. D’où vient enfin l’ascendant de nos modérés, de nos intrigans, qui veulent dominer et dominent par-tout ? De la peur que fait Coblentz. Voulez-vous détruire, d’un seul coup, aristocrates, mécontens, prêtres réfractaires ? Détruisez Coblentz. Coblentz détruit, tout est tranquille au dehors, tout est tranquille au dedans. Le chef de la nation est réduit à régner par la constitution, de ne voir son salut que dans son attachement à la constitution, de diriger sa marche d’après elle ; et dès lors toutes les défiances s’évanouissent.

Loin de blâmer ces défiances, jusqu’à présent elles étoient fondées. Presque tout, dans le ministère, devoit les exciter. Mais avouez au moins que cet état de défiance est un état affreux ; avouez que lorsque ces défiances empêchent les deux pouvoirs de marcher de concert, empêchent le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir exécutif, attiédissent son attachement, relâchent sa soumission ; avouez qu’il est temps de frapper sur la cause de ces défiances, si l’on ne veut pas dissoudre l’empire. Or cette cause est à Coblentz. Qu’il n’y existe plus de foyer de contre-révolution, et l’on ne craindra plus qu’il existe de correspondance entre ce foyer et la cour. Le règne des loix, le retour de la confiance, la prospérité publique, tiennent donc à la destruction de Coblentz.

Je dis, messieurs, de la prospérité publique ; car si votre change est tombé à un dégré aussi alarmant, si le discrédit commence à frapper vos effets, s’il menace vos assignats, c’est à Coblentz que vous devez en chercher la cause. Quelle confiance voulez-vous inspirer aux étrangers qui vous prêtent, qui ont des relations politiques et commerciales avec vous, lorsque vous souffrez que de vils factieux vous bravent à Coblentz ? Ils doivent s’empresser de réclamer, à tout prix, ce qu’ils possèdent dans un fond ; ils doivent suspendre toute espèce de relation ; ils doivent craindre la banqueroute ; et l’infâme horde des agioteurs, aussi criminelle et plus méprisable que celle de Coblentz, profitant de ces terreurs qu’elle alimente, veut ajouter à votre discrédit, et par conséquent à votre désastre. Détruisez donc Coblentz, et votre change remonte, et votre crédit augmente ; vous frappez au cœur l’agiotage, vous le frappez dans une de ses plus meurtrières opérations, dans la spéculation du change, qui sert mieux les contre-révolutionnaires que toutes les armées.

Qui de vous, messieurs, n’étoit pas pénétré de ces vérités il y a deux mois ? Qui de vous ne s’indignoit qu’on laissât respirer si long-temps et ces rébelles et leur protecteur ? Qui de vous ne brûle de les voir punir ? Qui de vous ne reproche à l’assemblée nationale, après avoir rendu un décret vigoureux contre les rébelles, de n’en avoir pas rendu un semblable pour écraser l’insolent orgueil des princes allemands ? Il est rendu, ils sont sommés ; et loin de les punir de leur audace, on propose ici de suspendre le glaive dont l’honneur et l’intérêt arment les mains de nos soldats ! D’où vient un changement aussi subit ? La cause n’est-elle plus la même ? A-t-elle changé de face ? Les faits ne sont-ils plus aussi vrais, les raisonnemens ne semblent-ils plus aussi forts ? Non, tout est dans le même état. La cour seule a changé, et son changement inquiète. A une lenteur suspecte pour punir les princes allemands, succède dans son sein une ardeur qui ne paroît pas encore suspecte. Elle cherche à électriser tous les esprits ; elle craint que le feu pour la guerre ne le refroidisse ; et les gazetiers qu’elle soudoie, et les ministériels qu’elle protège, et les sociétés impures qu’elle alimente, tous prêchent la guerre.

Je suis loin, messieurs, de blâmer les soupçons que fait naître en vous cette effervescence si peu naturelle chez des modérés et des courtisans ; mais ce revirement subit de la cour ne doit pas nous faire revirer nous-mêmes avec tant de promptitude. Nous devons rechercher la cause de ce changement inopiné ; nous devons examiner toutes ces objections.

On nous dit que cette ardeur de la cour pour la guerre, cache une perfidie ; qu’on veut sans doute faire la contre-révolution par cette guerre extérieure, après avoir envain épuisé toutes les ressources de discussions intérieures ; qu’on espère y trouver le moyen d’allumer une guerre générale, une guerre qui force tous les souverains à prendre parti contre nous ; qu’on espère encore y trouver des moyens de débaucher nos troupes, de les faire servir contre la patrie, etc. etc.

Ces craintes, qui ont quelque chose de spécieux, quand on les joint aux justes défiances que la cour fait naître, disparoissent devant l’analyse sévère.

On craint d’abord que la correction infligée aux petits princes allemands n’entraîne une guerre universelle, une ligue des souverains contre notre révolution. Je ne le crains pas, parce que la paix convient à toutes les grandes puissances de l’Europe, parce que quoique toutes laissent percer leur mécontentement contre la révolution, toutes ont intérêt à ne pas engager avec nous un combat qui porteroit chez elles le même incendie.

Quelle puissance en effet peut-on redouter ? Est-ce l’Angleterre ? Je vous l’ai dit plusieurs fois, son gouvernement vous déteste, la nation vous aime, et le gouvernement n’osera fronder la nation ; il n’en a pas d’ailleurs les moyens. Tipoo, je vous l’ai dit encore, combat pour vous dans l’Inde. C’est lui qui, sans le vouloir, sans le savoir, affermit votre constitution ; c’est lui qui a sauvé vos îles. Vous devez votre salut aux maladresses de lord Cornwallis, comme l’Amérique lui a dû son indépendance. Si l’Angleterre avoit pu se décider contre vous, elle seroit à présent maîtresse à Saint-Domingue. Son refus aux propositions des colons qui vouloient rompre avec la France, ce refus prouve qu’elle veut la paix, qu’elle a besoin de la paix.

Le même besoin donnera la loi à l’empereur.

Tous ses états demandent la paix ; troupes diminuées par une guerre désastreuse ; dette considérablement augmentée ; diminution d’impôts depuis son avènement au trône, et augmentation de dépenses ; danger et difficulté de remplacer les diminutions d’impôt ; banque sans hypothèque et bientôt sans crédit, tout commande à l’empereur de ne pas se livrer à une guerre dont les conséquences funestes pour lui sont incalculables. Mais en même temps qu’il veut, qu’il doit l’éviter, il doit cacher sa détresse et ses projets ; il doit affecter le langage des despotes ; il doit vous menacer même ; il doit sourdement augmenter vos embarras, attiser vos troubles.

Le même jeu se joue à la cour de Berlin. On y aime la paix comme à Vienne ; on en a besoin comme à Vienne ; et le machiavélisme y domine comme à Vienne. On veut avoir l’air de soutenir la cause des rois ; et de là le traité de Pilnitz ; et de là encore la réponse préméditée à la notification de la constitution ; et de là ces réponses dilatoires à l’envoyé de Russie. Mais on ne veut point sincèrement s’engager dans une guerre incertaine ; on veut en recueillir les fruits, sans y entrer ; on veut y entraîner les voisins, pour profiter de leurs embarras ; mais on ne veut point les partager. Le goût d’un repos voluptueux, l’amour des systêmes surnaturels, le défaut d’un bon systême politique, le règne des ministres visionnaires, l’épuisement de ce trésor amassé par l’économe Frédéric, l’augmentation des dépenses, l’impossibilité d’écraser maintenant d’impôts les peuples, sans s’exposer à des révoltes, la crainte de perdre une année qui ne se répareroit plus, tout, malgré deux mariages brillans, mais qui ne prêtent qu’un appui très-précaire, tout fait à Berlin la loi de se soumettre à la force des choses, et de laisser la révolution se consolider.

Pour la renverser, il faudroit réunir armées, trésors, volonté ferme, excellentes têtes. Il sera toujours impossible de réunir ces conditions. Ni les armées, ni les trésors n’existent ; et ce n’est ni à côté des moyens, ni dans les meilleures têtes que se trouve la volonté ferme d’attaquer la France.

Ces idées doivent rassurer contre les dispositions hostiles de la Suède et de la Russie. Que peut craindre la France d’un prince écrasé de dettes, pour qui l’impôt est impossible ou dangereux, qui ne doit son despotisme absolu qu’à une de ces révolutions si fréquentes en Suède, et qui peut le perdre par une autre révolution ; d’un prince enfin dont le caractère bouillant et les idées chevaleresques éloignent la confiance des autres puissances ? On citera sans doute le traité qu’il vient de conclure avec l’impératrice de Russie, le 19 octobre, à Drottengolm, et dont la révolution françoise paroît être l’objet. Mais cette ligue monstrueuse entre deux individus qui se rivalisent et se détestent depuis long-temps, n’est peut-être, comme le traité de Pilnitz, qu’un piège tendu plutôt aux parties contractantes qu’au peuple dont on veut se venger. Il importe en effet à la Russie d’éloigner le roi de Suède de ses états ; il lui importe de le perdre ; et en lui sacrifiant quelques milliers d’hommes et de roubles, la Russie peut espérer de reprendre en Suède l’ascendant qu’elle regrette d’avoir perdu.

Les démonstrations machiaveliques de la Russie à Stockolm, et à Berlin, et à Copenhague, et à Coblentz, paroissent tenir toutes à ce systême de domination et de conquête dont l’impératrice se repaît depuis si long temps. Contrariée dans ses projets sur la Turquie, elle doit chercher à les plonger dans une guerre où son éloignement l’excuse naturellement de prendre une part active. Elle veut donc moins soutenir la cause des rois et de ces chevaliers françois qu’allumer une guerre qui occupe ses rivaux, et se donner le temps et les moyens d’atteindre enfin cette couronne de l’orient si long-temps desirée. Catherine doit mépriser et nos courtisans, et leurs préjugés, et leur ineptie ; mais plus avide d’éclat que du bonheur des peuples, sa vaste ambition peut chercher à les mettre à profit. Il est un terme à tout. Son favori Potemkin vient de l’éprouver ; et sans attaquer la France, l’impératrice trouvera son Yassi.

Quel que soit le but secret de la protection qu’elle accorde aux rébelles, elle ne doit inspirer aucune crainte. Ce n’est pas avec une armée d’esclaves, avec un papier qui perd 40 pour 100, et à 800 lieues de sa capitale, qu’on peut espérer de vaincre 25 millions d’hommes.

Ce n’est pas sur-tout lorsqu’on a perdu l’ascendant sur ses meilleurs alliés ; car la Russie ne peut compter sur les secours, ni du Dannemarck, ni de la Pologne, qu’elle a long-temps dirigée par son influence.

Le Dannemarck, qui paroît gouverné par un prince sage, s’occupe des moyens de prévenir dans son sein les effets de la révolution françoise, en rendant les peuples plus heureux, en abolissant le servage féodal. Il a déclaré ne vouloir prendre aucune part à cette querelle de rois.

D’un autre côté, la révolution qui vient de changer la face de la Pologne, doit causer un nouvel effroi aux puissances du Nord, et arrêter leur ligue simulée ou réelle. Là se prépare la foudre qui doit réduire en poudre le despotisme sous lequel gémit le nord de l’Europe.

Je ne parle pas des autres puissances européennes ; il n’en est aucune qui pèse dans la balance politique, aucune qui ne soit ou foible, ou écrasée de dettes, aucune qui ne soit forcée de vouloir la paix.

Que pouvez-vous donc craindre, dans cette situation générale, des puissances européennes ? Devez-vous redouter qu’elles ne veuillent compromettre leur propre existence en défendant les princes allemands que vous allez châtier ? Sans doute elles les excitent secrètement à la résistance ; mais elles les abandonneront, n’en doutez pas ; c’est la tactique et la bonne foi des cabinets européens.

Puis donc que vous n’avez point à redouter l’intervention armée d’aucune grande puissance, puisque vous les respecterez religieusement dans la guerre que vous déclarez aux protecteurs des rébelles, vous ne pouvez craindre que cette guerre soit de si longue durée ; vous ne pouvez craindre qu’elle entraîne ces calamités toujours si funestes pour le peuple ; vous ne pouvez craindre qu’elle fournisse au ministre, s’il a des desseins perfides, tant d’occasions de tourner nos armes contre nous-mêmes.

La crainte de ces trahisons est l’argument qui me paroît avoir le plus fortement frappé les esprits. Voyons si elle est fondée. Je le dis avec confiance, messieurs ; dans un régime libre, des généraux ne trahissent jamais utilement une armée composée de soldats patriotes. On conçoit les trahisons nombreuses dans les guerres des roses rouge et blanche de la ligue et de la fronde. Ce n’étoit pas la raison, c’étoit l’intérêt qui guidoit les soldats. Il n’y avoit pas plus de raison de se battre pour Condé que pour Mazarin. Le soldat étoit à qui le payoit le mieux et se faisoit un métier de ses trahisons.

Mais ici quel changement de scène ! Quels vastes intérêts n’enchaînent pas le soldat françois à la cause de la liberté ! Car qu’est le soldat françois ? Un homme, l’égal des autres hommes, à qui toutes les places sont ouvertes, un homme qui connoît sa dignité, sa force, ses droits. On ne séduit point un pareil soldat ; on ne le séduit point sur-tout quand on ne peut lui offrir en dédommagement que l’humiliation et le néant de l’ancien régime.

Que des officiers puissent concerter des trahisons, je le crois ; mais elles seront peu dangereuses sous un régime libre. Les officiers auront mille regards attachés sur eux, et la mort sur leurs pas, s’ils trahissent.

Pour exécuter une trahison, il faut des complices ; les patriotes auront horreur de l’être, et les scélérats gagnent à dénoncer les traîtres. Les traîtres sont donc obligés de circonscrire leurs projets, et dès-lors ils cessent d’être dangereux.

Voyez Arnold, chez les Américains ; il étoit estimé, adoré des soldats ; il n’en entraîna pas un seul dans sa défection.

S’il se trouve un général qui prolonge à dessein la guerre ; s’il ne la poursuit pas vigoureusement ; s’il se trouve des Essex et des Fariax, il se trouvera aussi des milliers de bouches pour les dénoncer et les remplacer, des Ireton, des Cromwell ; et je cite Cromwell dans ses beaux jours.

Mais d’ailleurs, si vous avez des trahisons à craindre, ne le sont-elles pas encore plus, si la guerre se fait dans vos propres foyers qu’au dehors ? N’avez-vous pas aussi à craindre qu’on ne livre vos forteresses, vos munitions, vos troupes ? Ces trahisons ne pourroient-elles pas être plus nombreuses et plus faciles et plus dangereuses que celles faites sur le territoire étranger ? Oui, toutes les objections qu’on peut faire contre le systême d’attaque, se trouvent avec bien plus de force dans le systême de défense.

Mais pourquoi attaqueroit-on ? Votre constitution vous le défend. — J’en conviens ; mais elle ne le défend pas, lorsque la sûreté de la patrie est en danger ; lorsqu’une irruption soudaine peut ravager vos provinces frontières. Or, tous les faits ne déposent-ils pas pour cette invasion, et ne devez-vous pas à nos frères des frontières de mettre à couvert leurs propriétés, leur famille et leur fond ? Cette guerre est donc nécessaire et constitutionnelle.

Sans doute la guerre, qui a pour but des conquêtes, doit être en exécration aux hommes libres. Mais la guerre de la liberté est une guerre sacrée, une guerre commandée par le ciel ; et comme le ciel, elle purifie les ames. C’est au milieu des terreurs de la guerre libre que l’égoïsme disparoît, que le péril commun réunit toutes les ames ; c’est alors que s’exerce l’hospitalité, cette vertu des peuples libres. Eh bien ! c’est alors qu’on accueille le défenseur de la patrie, qui revient couvert de blessures ; c’est alors qu’on l’entend avec intérêt, qu’on partage son toît et sa table avec lui ; c’est alors que chacun fait son offrande à la patrie, qu’on restreint ses besoins, que l’Américain renonce au thé, aux mousselines, etc. ; c’est alors que les manufactures du pays ou domestiques prennent une grande activité, prennent la place des manufactures étrangères ; c’est alors que la jeunesse reçoit la meilleure éducation, celle de grands événemens, qu’elle s’emflâme au récit de grands exploits ; c’est alors que la liberté devient une passion universelle, qu’elle vivifie toutes les ames, épure la société, et la purge de cette écume qui se précipite et disparoît dans les combats. Au sortir des combats, c’est une nation régénérée, neuve, morale ; tels vous avez vu les Américains : sept ans de guerre ont valu pour eux un siècle de moralité. Elle vous vaudra le même prix ; elle mettra en pratique l’égalité des hommes ; car la guerre seule peut, en confondant et les hommes et les rangs, en élevant le plébéien, en abaissant le fier patricien, la guerre seule peut égaliser les têtes et régénérer les ames.

Il nous faut la guerre, pour mettre à une dernière épreuve le pouvoir exécutif. S’il est de mauvaise foi, il ne tardera pas à se trahir ; les occasions de le dévoiler seront plus fréquentes.

Et ne vaut-il pas mieux le connoître enfin tel qu’il est, que de vivre dans une incertitude aussi cruelle ? S’il est patriote, on le chérira ; s’il ne l’est pas, la patrie aura bientôt prononcé sur lui.

On dit qu’il veut se populariser par cette guerre.... Mais s’il est de bonne foi, il aura mérité la popularité ; s’il ne l’est pas, il l’aura bientôt perdue. Toute popularité qui n’est pas fondée sur un vrai patriotisme, n’est pas de longue durée.

On dit que son intérêt est d’avoir la guerre, parce que la guerre détruira le crédit, ruinera le commerce, augmentera les mécontens, mettra le roi à même de s’emparer du pouvoir avec son armée. — Vaine terreur ! A quoi tient notre crédit ? Au maintien de la révolution. Qui peut le perdre ? L’incertitude de son maintien. Peut-on croire qu’il se soutienne plus en laissant subsister à nos portes un repaire de brigands, soudoyés par des puissances qui se cachent et qui lui fournissent sans cesse des alimens ? Avec 30 millions par an, ne peut-on pas nous tenir en échec pendant 30 ans, comme on tint les Hollandois lors de leur révolution ? Or nos voisins qui ne peuvent se liguer pour la guerre, ne peuvent-ils point, pour nous nuire, se liguer aisément pour vous trahir et fournir ces trente millions ; et dans cet état pourrez-vous conserver votre crédit ? Le crédit tient au respect national, et on ne respecte pas une nation qui n’a pas la force de se faire respecter. . . Ayez une contenance ferme, et le crédit reprendra.

On vous menace encore de la perte de votre commerce. Mais c’est votre état actuel qui peut, au travers d’une prospérité apparente, l’amener au marasme. Que deviendra-t-il en effet, lorsque cesseront les spéculations mercantiles, produites par la baisse des changes ? Il faut donc remonter le change, et ce n’est qu’en détruisant vos ennemis que vous y parviendrez.

Cette guerre ne peut être longue, et par conséquent ne peut avoir une grande influence sur le commerce.

Cette guerre ne frappera pas sur les puissances avec lesquelles vous avez les plus grandes relations commerciales.

Enfin, n’y a-t-il pas un commerce au milieu des guerres ? . . Le commerce ou s’ouvre un nouveau cours ou continue son ancienne direction. Au milieu de la dernière guerre, vous avez fait de grandes pertes, des dépenses énormes ; le commerce a toujours été actif, parce qu’il faut toujours consommer. Reposez-vous sur l’industrie des individus ; chez un peuple libre elle est sans borne.

On vous menace enfin de voir reparoître, à la fin de la guerre, le roi à la tête d’une armée puissante, reprenant sa couronne ancienne. Mais nous ne sommes plus aux temps où l’on pouvoit craindre le pouvoir exécutif à la suite d’une guerre, où l’on pouvoit craindre qu’il reprît sa première autorité.

Sans doute lorsque les soldats n’étoient pas éclairés, lorsqu’ils ne connoissoient pas leurs droits, ils pouvoient prêter leurs forces au tyran dont ils avoient secondé les exploits. Mais aujourd’hui nos soldats, nos gardes nationaux sont des citoyens avant d’être des soldats, et ils ne se déshonoreront plus à être les satellites d’un homme.

Je vais dire un mot qui étonnera ; mais il est vrai pour quiconque a connu l’Amérique. On a félicité Whasingthon, parce qu’il n’a pas abusé de sa force pour être maître. Whasingthon n’eut pas trouvé trente soldats pour soutenir sa trahison. Nos François valent les Américains, et nous n’aurons pas de rois-Whasingthon.

Les aristocrates et les intrigans peuvent compter sur cette chance ; ils peuvent soupirer après la guerre, parce qu’ils espèrent y augmenter le pouvoir exécutif. C’est un faux calcul. La constitution est achevée ; le pouvoir exécutif ne peut plus accroître par la force, ou nous devenons esclaves ; car on ne voit pas où s’arrêteroit un tyran habile, si l’on supposoit encore une partie de la nation assez lâche pour lui prêter sa force ?

Les hommes qui se laissent entraîner par ces terreurs, ne comptent point assez sur le progrès des lumières parmi le peuple. Ils ne voient pas que plus on ira en avant, plus ce peuple contractera d’horreur pour l’ancien régime, et d’attachement pour le nouveau, et que par conséquent il deviendra de plus en plus difficile de lui faire illusion, au point de le faire égorger par ses propres mains.

Je vous ai présenté rapidement une partie des raisons tracées à la hâte, qui doivent vous déterminer à déclarer la guerre aux princes allemands, et à ne pas redouter les trahisons. Il me resteroit à vous exposer les précautions qu’il faut prendre, et pour assurer le succès, et empêcher cette guerre de se prolonger et de s’étendre, et pour prévenir toute espèce de trahison ; il me resteroit encore à vous exposer les autres mesures que l’assemblée nationale doit prendre, et pour soutenir par-tout la dignité et les intérêts de la nation, et pour avoir de nouveaux gages de la bonne foi de la cour : mais je ne puis me livrer aujourd’hui à ces développemens. J’ai eu seulement en vue de prouver qu’il falloit faire la guerre, mais non pas d’examiner comment il falloit la faire. J’ai eu en vue d’arrêter une prévention contre la guerre qui me paroissoit s’étendre avec rapidité, et qui pourroit causer le mal le plus funeste et à la France et à la société des amis de la constitution.

Cette société doit tenir constamment aux principes et à la gloire de la nation. Elle manqueroit à ses principes, si elle prêchoit aujourd’hui une lâche inertie ; elle donneroit sur elle le plus puissant avantage à ses ennemis ; ils triompheroient ; et défendant la cause de la nation, ils ramèneroient sous leurs drapeaux perfides ceux qui veulent soutenir l’honneur de la nation. Ils diroient par-tout, et on les croiroit facilement : voyez ces amis de la constitution, ils sont les ennemis jurés du pouvoir exécutif ; ils le forcent à la guerre, quand il parle peu de paix ; ils le forcent à la paix, quand, d’après eux-mêmes, ils demandent la guerre. . .

Ne vous souillez point par ces inconséquences. Vous avez voulu la guerre, vous étiez fondés ; le pouvoir exécutif va la déclarer, il fait son devoir, et vous devez le soutenir quand il fait son devoir. En le soutenant, il vous reste à le surveiller ; et s’il vous trahit, le peuple est là : vous n’avez rien à craindre. . . C’est ainsi que vous vous unirez réellement avec le pouvoir exécutif, quand il mérite qu’on s’unisse avec lui, et que vous pratiquerez ce qu’il vient nous prêcher. . .

Il nous crie sans cesse l’union, l’union ! . Eh bien ! cette union dépend de lui ; qu’il soit patriote, et les Jacobins deviendront ministériels et royalistes.

Oui, sans doute, il faut nous unir ; il faut, si l’on veut que la constitution se consolide, que la félicité publique prenne la place de l’anarchie ; il faut que les deux pouvoirs législatif et exécutif marchent de concert. Mais d’où dépend ce concert ? De la confiance mutuelle. Où le pouvoir exécutif et ses agens ont-ils pris toutes les mesures pour nous inspirer cette confiance ? Etoit-ce les prendre que de répondre par des mots ou des mensonges à des faits trop bien avérés ; que de confier les places les plus importantes à des hommes qui avoient abandonné leur poste ; que de venir troubler nos discussions par des interventions inconstitutionnelles, ou des communications qui rompoient des discussions qu’on craignoit ; que de frapper de l’anathême suspensif des décrets sollicités et approuvés par la nation entière ? Etoit-ce les prendre enfin, que de quitter le ministère, ou de se promener de ministère en ministère, sans rendre compte de sa gestion, de ses dépenses ?

Sans doute il faut que les deux pouvoirs se respectent, pour être respectables ; mais ne devroit-on pas pratiquer ce qu’on prêche ? Mais devroit-on chercher à avilir soi-même un de ces pouvoirs, soit par des traits lancés dans une proclamation inconstitutionelle, soit par des leçons qui ne peuvent manquer de dégrader celui qui les reçoit, puisqu’elles le supposent dans un état d’infériorité, et que les représentans du peuple n’ont d’autres maîtres que le peuple ?

Sans doute il faut exhorter l’assemblée à prendre, dans ses délibérations, une attitude grave, imposante ; mais il faut aussi se souvenir que la nation est à l’aurore de sa liberté, à l’apprentissage de cette gravité. Ce n’est pas dans un jour qu’une nation se défait des habitudes de légèreté, de son caractère bouillant, impétueux : ces défauts appartiennent au régime passé ; est-ce à lui à nous le reprocher ? Eh ! qu’est-ce que la gravité de ce régime, sinon le masque de la perfidie ? Ce mot hypocrite d’union est, avec affectation, répété par une classe d’hommes qu’il est nécessaire de démasquer encore une fois, puisqu’elle reparoît sous une nouvelle ligue. Elle nous prêche l’union ; mais en peut-il exister de sincère entre des patriotes et des modérés, entre des Jacobins et des Feuillans, entre le bon et le mauvais génie ? Que veulent les Jacobins ? La liberté, l’égalité par la constitution. Que veulent les modérés ? Le pouvoir, sous le masque de la constitution. Ils nous accusent de républicanisme ; ils savent bien que ce républicanisme est une chimère ; mais comme cette chimère effraie de bonnes gens, ils ne cessent de la répéter et de nous calomnier. Calomnions toujours, se disent-ils, la cicatrice restera. Ils veulent la constitution ; c’est avec hypocrisie et par intérêt ; ils n’aiment de la constitution que ce qui peut flatter leur orgueil, ou satisfaire leur avidité ; ils n’en aiment que les distinctions des éligibles, que la liste civile, que les prérogatives accordées à ce pouvoir, qu’ils obsèdent par leurs flagorneries.

Les aristocrates du vieux régime veulent les priviléges pour les anciennes castes, et les modérés sont les aristocrates du nouveau régime. Ils veulent les honneurs, les places, pour eux et pour eux seuls. Ils prônent, ils caressent le pouvoir exécutif, comme les nobles prônoient autrefois les despotes, parce qu’ils espéroient partager les dépouilles du peuple. Or, un Jacobin déteste toute espèce de privilége et d’inégalité ; il veut des frères par-tout ; il veut la liberté, et une liberté égale pour tous. Je le répète, peut-il exister jamais un rapprochement entre deux systêmes si contraires ? Le demander, c’est demander que les Jacobins sacrifient la classe des citoyens passifs, la classe la plus nombreuse des citoyens françois. A ce prix, nous aurions bientôt la paix avec eux. — Et voilà pourquoi les Feuillans détestent les clubs, les pétitions, la publicité des séances ; voilà pourquoi ils aiment si tendrement le mystère, le comité général : c’est qu’on peut y enchaîner impunément le peuple. Un Jacobin dont la conscience est pure, dont le langage est toujours l’expression de la conscience, provoque la publicité, au lieu de la redouter.

Gardez-vous cependant, messieurs, d’appliquer le portrait que je viens de vous tracer à tous ceux qui fréquentent la société des Feuillans. Il y est des hommes sages, amis du peuple, ennemis du despotisme, mais que des préventions éloignent de notre société, et que des intrigans ont su séduire par leur langage artificieux. Ces préventions n’auront pas une longue durée. L’hypocrisie se démasque tôt ou tard ; et les honnêtes citoyens ne tarderont pas à se repentir d’avoir contribué à élever une nouvelle division en France en ressuscitant cette association ténébreuse, dont le but secret avoit été la destruction de la liberté de la presse, de l’égalité des droits, des sociétés patriotiques, la destruction de tout ce que l’assemblée nationale avoit fait de bon et de sublime à son origine ; et ce but eut été rempli, sans la courageuse et ferme résistance que les vrais amis de la constitution opposèrent au sein de l’assemblée nationale.

Perversité dans les intentions, flagorneries dans le langage, intrigue et nullité dans les moyens, médiocrité, nullité dans le vrai talent, tels étoient les traits caractéristiques des chefs de vos ennemis ; tels ils sont encore. A peine quelques semaines ont-elles été écoulées, qu’ils ont été démasqués. Il en sera toujours de même ; car la perversité transpire, la flagornerie dégoûte, le mystère inquiète, et la médiocrité excite le mépris. Il n’y a, messieurs, de solide, de durable, sous un règne libre, que ce qui se fait par le peuple et pour le peuple, que ce qui est loyal et franc. L’astuce et la perversité portent avec elles-mêmes leur destruction.

Voulez-vous, messieurs, confondre encore une fois ces Feuillans, ces modérés ? Mettez dans vos délibérations de la gravité ; soyez économes de vos applaudissemens, et sur-tout que les orateurs s’intérdisent ces discussions où les articles constitutionnels ne sont pas respectés. Tout n’en est pas également bon ; mais nous avons juré l’observation de tout ; mais la constitution marque elle-même le terme où ces vices pourront être corrigés. Attendez ce terme ; fiez-vous à l’expérience que justifiera les opinions prêchées dans cette société ; fiez-vous à la philosophie qui, éclairant toutes les têtes, prépare votre triomphe ; fiez-vous au temps, qui démasquera vos hypocrites ennemis ; mais respectez la constitution ; c’est pour vous l’arche sainte. Tant que vous en conserverez le dépôt, vous serez invulnérables ; car enfin vous ne pouvez être forts que de votre ralliement, et il n’y a point de ralliement lorsque l’opinion vacille entre une foule de commentaires sur la constitution.

Discours sur la guerre (2 janvier 1792)

Prononcé au club des Jacobins le 2 janvier 1792

Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base un malentendu ; il y en a, si je ne me trompe, même dans celle-ci ; il suffit de le faire cesser, et tous les bons citoyens se rallieront aux principes et à la vérité.

Des deux opinions qui ont été balancées dans cette Assemblée, l’une a pour elle toutes les idées qui flattent l’imagination, toutes les espérances brillantes qui animent l’enthousiasme, et même un sentiment généreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut employer pour influer sur l’opinion ; l’autre n’est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la première ; pour être utile, il faut soutenir la seconde, avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire : c’est pour celle-ci que je me déclare.

Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix ? Attaquerons-nous nos ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers ? Je crois que cet énoncé ne présente pas la question sous tous ses rapports et dans toute son étendue. Quel parti la nation et ses représentants doivent-ils prendre, dans les circonstances où nous sommes, à l’égard de nos ennemis intérieurs et extérieurs ?

Voilà le véritable point de vue sous lequel on doit l’envisager, si l’on veut l’embrasser tout entière, et la discuter avec toute l’exactitude qu’elle exige. Ce qui importe, par-dessus tout, quel que puisse être le fruit de nos efforts, c’est d’éclairer la nation sur ses véritables intérêts et sur ceux de ses ennemis ; c’est de ne pas ôter à la liberté sa dernière ressource, en donnant le change à l’esprit public dans ces circonstances critiques.

Je tâcherai de remplir cet objet en répondant principalement à l’opinion de M. Brissot.

Certes, j’aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour étendre le règne de la liberté, et je pourrais me livrer aussi au plaisir d’en raconter d’avance toutes les merveilles. Si j’étais maître des destinées de la France, si je pouvais, à mon gré, diriger ses forces et ses ressources, j’aurais envoyé, dès longtemps, une armée en Brabant, j’aurais secouru les Liégeois et brisé les fers des Bataves ; ces expéditions sont fort de mon goût.

Je n’aurais point, il est vrai, déclaré la guerre à des sujets rebelles, je leur aurais ôté jusqu’à la volonté de se rassembler ; je n’aurais pas permis à des ennemis plus formidables et plus près de nous de les protéger et de nous susciter au dedans des dangers plus sérieux.

Mais dans les circonstances où je trouve mon pays, je jette un regard inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que l’on fera sera celle que l’enthousiasme nous promet ; je me demande qui la propose, comment, dans quelles circonstances, et pourquoi ?

C’est là, c’est dans notre situation tout extraordinaire que réside toute la question. Vous en avez sans cesse détourné vos regards ; mais j’ai prouvé, ce qui était clair pour tout le monde, que la proposition de la guerre actuelle était le résultat d’un projet formé dès longtemps par les ennemis intérieurs de notre liberté ; je vous en ai montré le but ; je vous ai indiqué les moyens d’exécution ; d’autres vous ont prouvé qu’elle n’était qu’un piège visible.

Un orateur, membre de l’Assemblée constituante, vous a dit, à cet égard, des vérités de fait très importantes ; il n’est personne qui n’ait aperçu ce piège, en songeant que c’était après avoir constamment protégé les émigrations et les émigrants rebelles. qu’on proposait de déclarer la guerre à leurs protecteurs, en même temps qu’on défendait encore les ennemis du dedans, confédérés avec eux.

Vous êtes convenu vous-même que la guerre plaisait aux émigrés, qu’elle plaisait au ministère, aux intrigants de la Cour, à cette faction nombreuse dont les chefs, trop connus, dirigent, depuis longtemps, toutes les démarches du pouvoir exécutif ; toutes les trompettes de l’aristocratie et du gouvernement en donnent à la fois le signal.

Enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de la Cour, depuis le commencement de cette révolution, n’a pas toujours été en opposition avec les principes de l’égalité et le respect pour les droits du peuple serait regardé comme un insensé, s’il était de bonne foi ; quiconque pourrait dire que la Cour propose une mesure aussi décisive que la guerre, sans la rapporter à son plan, ne donnerait pas une idée plus avantageuse de son jugement.

Or, pouvez-vous dire qu’il soit indifférent au bien de l’Etat que l’entreprise de la guerre soit dirigée par l’amour de la liberté ou par l’esprit du despotisme, par la fidélité ou par la perfidie ?

Cependant qu’avez-vous répondu à tous ces faits décisifs ? Qu’avez-vous dit pour dissiper tant de justes soupçons ? Votre réponse à ce principe fondamental de toute cette discussion fait juger tout votre système.

La défiance, avez-vous dit dans votre premier discours, la défiance est un état affreux : elle empêche les deux pouvoirs d’agir de concert ; elle empêche le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir exécutif, attiédit son attachement, relâche sa soumission.

La défiance est un état affreux ! Est-ce là le langage d’un homme libre qui croit que la liberté ne peut être achetée à trop haut prix ? Elle empêche les deux pouvoirs d’agir de concert ! Est-ce encore vous qui parlez ici ?

Quoi ! c’est la défiance du peuple qui empêche le pouvoir exécutif de marcher ; et ce n’est pas sa volonté propre ? Quoi ! c’est le peuple qui doit croire aveuglément aux démonstrations du pouvoir exécutif ; et ce n’est plus le pouvoir exécutif qui doit mériter la confiance du peuple, non par des démonstrations, mais par des faits ?

La défiance attiédit son attachement ! Et à qui donc le peuple doit-il de l’attachement ? est-ce à un homme ? est-ce à l’ouvrage de ses mains, ou bien à la patrie, à la liberté ?

Elle relâche sa soumission . A la loi sans doute. En a-t-il manqué jusqu’ici ? Qui a le plus de reproches à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses oppresseurs ? Si ce texte a excité ma surprise, elle n’a pas diminué, je l’avoue, quand j’ai entendu le commentaire par lequel vous l’avez développé dans votre dernier discours.

Vous nous avez appris qu’il fallait bannir la défiance, parce qu’il y avait eu un changement dans le ministère. Quoi ! c’est vous, qui avez de la philosophie et de l’expérience ; c’est vous que j’ai entendu vingt fois dire, sur la politique et sur l’esprit immortel des cours, tout ce que pense là-dessus tout homme qui a la faculté de penser ; c’est vous qui prétendez que le ministère doit changer avec un ministre !

Personne ne doute aujourd’hui qu’il existe une ligue puissante et dangereuse contre l’égalité et contre les principes de notre liberté : on sait que la coalition qui porta des mains sacrilèges sur les bases de la Constitution s’occupe avec activité des moyens d’achever son ouvrage ; qu’elle domine à la Cour, qu’elle gouverne les ministres.

Vous êtes convenu qu’elle avait le projet d’étendre encore la puissance ministérielle, et d’aristocratiser la représentation nationale : vous nous avez priés de croire que les ministres et la Cour n’avaient rien de commun avec elle ; vous avez démenti, à cet égard, les assertions positives de plusieurs orateurs et l’opinion générale ; vous vous êtes contenté d’alléguer que des intrigants ne pouvaient porter aucune atteinte à la liberté.

Ignorez-vous que ce sont les intrigants qui font le malheur des peuples ? Ignorez-vous que des intrigants, secondés par la force et par les trésors du gouvernement, ne sont pas à négliger ? que vous-même vous vous êtes fait une loi jadis de poursuivre avec chaleur une partie de ceux dont il est ici question ?

Ignorez-vous que depuis le départ du roi, dont le mystère commence à s’éclaircir, ils ont eu le pouvoir de faire rétrograder la révolution, et de commettre impunément les plus coupables des attentats contre la liberté ? D’où vous vient donc tout à coup tant d’indulgence ou de sécurité ?

Ne vous alarmez pas, nous a dit le même orateur, si cette faction veut la guerre ; ne vous alarmez pas si, comme elle, la Cour et les ministres veulent la guerre ; si les papiers, que le ministre soudoie prêchent la guerre : les ministres, à la vérité, se joindront toujours aux modérés contre les patriotes, mais ils se joindront aux patriotes et aux modérés contre les émigrants.

Quelle rassurante et lumineuse théorie ! Les ministres, vous en convenez, sont les ennemis des patriotes ; les modérés, pour lesquels ils se déclarent, veulent rendre notre constitution aristocratique ; et vous voulez que nous adoptions leurs projets ?

Les ministres soudoient, et c’est vous qui le dites, des papiers dont l’emploi est d’éteindre l’esprit public, d’effacer les principes de la liberté, de vanter les plus dangereux de ses ennemis, de calomnier tous les bons citoyens, et vous voulez que je me fie aux principes des ministres ?

Vous croyez que les agents du pouvoir exécutif sont plus disposés à adopter les maximes de l’égalité et à défendre les droits du peuple dans toute leur pureté, qu’à transiger avec les membres de la dynastie, avec les amis de la Cour, aux dépens du peuple et des patriotes, qu’ils appellent hautement des factieux!

Mais les aristocrates de toutes les nuances demandent la guerre ; mais tous les échos de l’aristocratie répètent aussi le cri de guerre : il ne faut pas non plus se défier, sans doute, de leurs intentions.

Pour moi, j’admire votre bonheur et ne l’envie pas. Vous étiez destiné à défendre la liberté sans défiance, sans déplaire à ses ennemis, sans vous trouver en opposition ni avec la cour, ni avec les ministres, ni avec les modérés. Comme les routes du patriotisme sont devenues pour vous faciles et riantes !

Pour moi, j’ai trouvé que plus on avançait dans cette carrière, plus ou rencontrait d’obstacles et d’ennemis, plus on se trouvait abandonné de ceux avec qui on y était entré ; et j avoue que, si je m’y voyais environné des courtisans, des aristocrates, des modérés, je serais au moins tenté de me croire en assez mauvaise compagnie.

Ou je me trompe ou la faiblesse des motifs par lesquels vous avez voulu nous rassurer sur les intentions de ceux qui nous poussent à la guerre est la preuve la plus frappante qui puisse les démontrer. Loin d’aborder le véritable état de la question, vous l’avez toujours fui. Tout ce que vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion n’est fondée que sur des hypothèses vagues et étrangères.

Que nous importent, par exemple, vos longues et pompeuses dissertations sur la guerre américaine ? Qu’y a-t-il de commun entre la guerre ouverte qu’un peuple fait à ses tyrans, et un système d’intrigue conduit par le gouvernement même contre la liberté naissante ?

Si les Américains avaient triomphé de la tyrannie anglaise en combattant sous les drapeaux de l’Angleterre et sous les ordres de ses généraux contre ses propres alliés, l’exemple des Américains serait bon à citer : on pourrait même y joindre celui des Hollandais et des Suisses, s’ils s’étaient reposés sur le duc d’Albe et sur les princes d’Autriche et de Bourgogne du soin de venger leurs outrages et d’assurer leur liberté.

Que nous importent encore les victoires rapides que vous remportez à la tribune sur le despotisme et sur l’aristocratie de l’univers ?

Comme si la nature des choses se pliait si facilement à l’imagination d’un orateur !

Est-ce le peuple ou le génie de la liberté qui dirigera le plan qu’on nous propose ? C’est la Cour, ce sont ses officiers, ce sont ses ministres. Vous oubliez toujours que cette donnée change toutes les combinaisons.

Il résulte de ce que je viens de dire, qu’il pourrait arriver que l’intention de ceux qui demandent et qui conduiraient la guerre ne fût pas de la rendre fatale aux ennemis de notre révolution et aux amis du pouvoir absolu des rois : n’importe, vous vous chargez vous-mêmes de la conquête de l’Allemagne, d’abord ; vous promenez notre armée triomphante chez tous les peuples voisins ; vous établissez partout des municipalités, des directoires, des assemblées nationales, et vous vous écriez vous-mêmes que cette pensée est sublime, comme si le destin des empires se réglait par des figures de rhétorique.

Nos généraux, conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la Constitution ; notre camp, qu’une école de droit public ; les satellites des monarques étrangers, loin de mettre aucun obstacle à l’exécution de ce projet, volent au-devant de nous. Non pour nous repousser, mais pour nous écouter.

Il est fâcheux que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques prédictions ; il est dans la nature des choses que la marche de la raison soit lentement progressive.

Le gouvernement le plus vicieux trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes. dans l’éducation des peuples. Le despotisme même déprave l’esprit des hommes jusqu’à s’en faire adorer, et jusqu’à rendre la liberté suspecte et effrayante au premier abord.

La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis.

J’ai dit qu’une telle invasion pourrait réveiller l’idée de l’embrasement du Palatinat et des dernières guerres, plus facilement qu’elle ne ferait germer des idées constitutionnelles, parce que la masse du peuple, dans ces contrées, connaît mieux ces faits que notre Constitution. Les récits des hommes éclairés qui les connaissent démentent tout ce qu’on raconte de l’ardeur avec laquelle elles soupirent après notre Constitution et nos armées.

Avant que les effets de notre révolution se fassent sentir chez les nations étrangères, il faut qu’elle soit consolidée. Vouloir leur donner la liberté avant de l’avoir nous-mêmes conquise, c’est assurer à la fois notre servitude et celle du monde entier ; c’est se former des choses une idée exagérée et absurde, de penser que, dès le moment où un peuple se donne une Constitution, tous les autres répondent au même instant à ce signal.

Je suis loin de prétendre que notre révolution n’influera pas dans la suite sur le sort du globe, plus tôt même que les apparences actuelles ne semblent l’annoncer.

A Dieu ne plaise que je renonce à une si douce espérance ! Mais je dis que ce ne sera pas aujourd’hui ; je dis que cela n’est pas du moins prouvé, et que, dans le doute, il ne faut pas hasarder notre liberté ; je dis que, dans tous les temps, pour exécuter une telle entreprise avec succès, il faudrait le vouloir, et que le gouvernement qui en serait chargé. que ses principaux agents ne le veulent pas, et qu’ils l’ont hautement déclaré.

Enfin, voulez-vous un contrepoison sûr à toutes les illusions que l’on vous présente ? Réfléchissez seulement sur la marche naturelle des révolutions. Dans des Etats constitués, comme presque tous les pays d’Europe, il y a trois puissances : le monarque les aristocrates et le peuple, ou plutôt le peuple est nul.

S’il arrive une révolution dans ce pays, elle ne peut être que graduelle ; elle commence par les nobles, par le clergé, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son intérêt s’accorde avec le leur pour résister à la puissance dominante, qui est celle du monarque.

C’est ainsi que parmi vous ce sont les parlements, les nobles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle à la révolution ; ensuite le peuple a paru. Ils s’en sont repentis, ou du moins ils ont voulu arrêter !a révolution, lorsqu’ils ont vu que le peuple pouvait recouvrer sa souveraineté ; mais ce sont eux qui l’ont commencée ; et, sans leur résistance et leurs faux calculs, la nation serait encore sous le joug du despotisme.

D’après cette vérité historique et morale, vous pouvez juger à quel point vous devez compter sur les nations d’Europe en général ; car, chez elles, loin de donner le signal de l’insurrection, les aristocrates, avertis par notre exemple même, tout aussi ennemis du peuple et de l’égalité que les nôtres, se sont ligués comme eux avec le gouvernement, pour retenir le peuple dans l’ignorance et dans les fers, et pour échapper à la déclaration des droits.

Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que ceux-là, compromettre les destinées de la France et de tous les peuples ?

Je ne connais rien d’aussi léger que l’opinion de M. Brissot à cet égard, si ce n’est l’effervescence philanthropique de M. Anacharsis Cloots. Je réfuterai en passant, et par un seul mot, le discours étincelant de M. Anacharsis Cloots ; je me contenterai de lui citer un trait de ce sage de la Grèce, de ce philosophe voyageur dont il a emprunté le nom. C’est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquait d’un astronome qui, en considérant le ciel avec trop d’attention, était tombé dans une fosse qu’il n’avait point aperçue sur la terre.

Eh bien ! l’Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil des taches pareilles à celles de notre Constitution, en voyant descendre du ciel l’ange de la liberté pour se mettre à la tête de nos légions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l’univers, n’a pas vu sous ses pieds un précipice où l’on veut entraîner le peuple français.

Puisque l’orateur du genre humain pense que la destinée de l’univers est liée à celle de la France, qu’il défende avec plus de réflexion les intérêts de ses clients, ou qu’il craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration.

Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses déclamations, ne nous présentez pas l’image touchante du bonheur, pour nous entraîner dans des maux réels ; donnez-nous moins de descriptions agréables, et de plus sages conseils.

Vous pouvez même vous dispenser d’entrer dans de si longs détails sur les ressources, sur les intérêts. sur les passions des princes et des gouvernements actuels de l’Europe. Vous m’avez reproché de ne les avoir pas assez longuement discutés.

Non. Je n’en ferai rien encore :

1 º parce que ce n’est point sur de pareilles conjectures, toujours incertaines de leur nature, que je veux asseoir le salut de ma patrie ;

2º parce que celui qui va jusqu’à dire que toutes les puissances de l’Europe ne pourraient pas, de concert avec nos ennemis intérieurs, entretenir une armée pour favoriser le système d’intrigue dont j’ai parlé, avance une proposition qui ne mérite pas d’être réfutée ;

3º enfin, parce que ce n’est point là le noeud de la question.

Car je soutiens et je prouverai que, soit que la Cour et que la coalition qui la dirige fassent une guerre sérieuse, soit qu’elles s’en tiennent aux préparatifs et aux menaces, elles auront toujours avancé le succès de leurs véritables projets.

Epargnez-vous donc au moins toutes les contradictions que votre système présente à chaque instant : ne nous dites pas tantôt qu’il ne s’agit que d’aller donner la chasse à 20 ou 30 lieues " aux chevaliers de Coblentz " et de revenir triomphants, tantôt qu’il ne s’agit de rien moins que de briser les fers des nations.

Ne nous dites pas tantôt que tous les princes de l’Europe demeureront spectateurs indifférents de nos démêlés avec les émigrés et de nos incursions sur le territoire germanique, tantôt que nous renverserons le gouvernement de tous ces princes.

Mais j’adopte votre hypothèse favorite, et j’en tire un raisonnement auquel je défie tous les partisans de votre système de répondre d’une manière satisfaisante.

Je leur propose ce dilemme : ou bien nous pouvons craindre l’intervention des puissances étrangères, et alors tous vos calculs sont en défaut, ou bien les puissances étrangères ne se mêleront en aucune manière de votre expédition ; dans ce dernier cas, la France n’a donc d’autre ennemi à craindre que cette poignée d’aristocrates émigrés auxquels elle faisait à peine attention il y a quelque temps : or, prétendez-vous que cette puissance doive nous alarmer ? et, si elle était redoutable, ne serait-ce pas évidemment par l’appui que lui prêteraient nos ennemis intérieurs pour lesquels vous n’avez nulle défiance ?

Tout vous prouve donc que cette guerre ridicule est une intrigue de la cour et des factions qui nous déchirent ; leur déclarer la guerre sur la foi de la Cour, violer le territoire étranger, qu’est-ce autre chose que seconder leurs vues ?

Traiter comme une puissance rivale des criminels qu’il suffit de flétrir, de juger, de punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de France extraordinaires contre les lois, affecter d’étaler aux yeux de l’univers La Fayette tout entier, qu’est-ce autre chose que leur donner une illustration, une importance qu’ils désirent, et qui convient aux ennemis du dedans qui les favorisent ?

La Cour et les factieux ont sans doute des raisons d’adopter ce plan : quelles peuvent être les nôtres ? L’honneur du nom français, dites-vous.

Juste ciel ! La nation française déshonorée par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules qu’impuissants, qu’elle peut dépouiller de leurs biens, et marquer, aux yeux de l’univers, du sceau du crime et de la trahison ! Ah ! la honte consiste à être trompé par les artifices grossiers des ennemis de notre liberté. La magnanimité, la sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu, voilà notre honneur.

Celui que vous voulez ressusciter est l’ami, le soutien du despotisme ; c’est l’honneur des héros de l’aristocratie, de tous les tyrans, c’est l’honneur du crime, c’est un être bizarre que je croirais né de je ne sais quelle union monstrueuse du vice et de la vertu, mais qui s’est rangé du parti du premier pour égorger sa mère ; il est proscrit de la terre de la liberté ; laissez cet honneur, ou reléguez-le au delà du Rhin ; qu’il aille chercher un asile dans le crieur ou dans la tête des princes et des chevaliers de Coblentz.

Est-ce donc avec cette légèreté qu’il faut traiter des plus grands intérêts de l’Etat ?

Avant de vous égarer dans la politique et dans les Etats des princes de l’Europe, commencez par ramener vos regards sur votre position intérieure ; remettez l’ordre chez vous avant de porter la liberté ailleurs. Mais vous prétendez que ce soin ne doit pas même vous occuper, comme si les règles ordinaires du bon sens n’étaient pas faites pour les grands politiques.

Remettre l’ordre dans les finances, en arrêter la déprédation, armer le peuple et les gardes nationaux, faire tout ce que le gouvernement a voulu empêcher jusqu’ici, pour ne redouter ni les attaques de nos ennemis, ni les intrigues ministérielles, ranimer par des lois bienfaisantes, par un caractère soutenu d’énergie, de dignité, de sagesse, l’esprit public et l’horreur de la tyrannie, qui seule peut nous rendre invincibles contre tous nos ennemis, tout cela ne sont que des idées ridicules ; la guerre, la guerre, dès que la Cour la demande ; ce parti dispense de tout autre soin, on est quitte envers le peuple dès qu’on lui donne la guerre : la guerre contre les justiciables de la Cour nationale, ou contre des princes allemands ; confiance, idolâtrie pour les ennemis du dedans.

Mais que dis-je ? En avons-nous, des ennemis du dedans ? Non, vous n’en connaissez pas, vous ne connaissez que Coblentz. N’avez-vous pas dit que le siège du mal est à Coblentz ? Il n’est donc pas à Paris ? Il n’y a donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui n’est pas loin de nous ?

Quoi ! Vous osez dire que ce qui a fait rétrograder la révolution, c’est la peur qu’inspirent à la nation les aristocrates fugitifs qu’elle a toujours méprisés ; et vous attendez de cette nation des prodiges de tous les genres !

Apprenez donc qu’au jugement de tous les Français éclairés, le véritable Coblentz est en France, que celui de l’évêque de Trèves n’est que l’un des ressorts d’une conspiration profonde tramée contre la liberté, dont le foyer, dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous.

Si vous ignorez tout cela, vous êtes étrangers à tout ce qui se passe dans ce pays-ci. Si vous le savez, pourquoi le niez-vous ? pourquoi détourner l’attention publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d’autres objets, pour nous conduire dans le piège où ils nous attendent ?

D’autres personnes, sentant vivement la profondeur de nos maux, et connaissant leur véritable cause, se trompent évidemment sur le remède. Dans une espèce de désespoir, ils veulent se précipiter sur la guerre étrangère, comme s’ils espéraient que le mouvement seul de la guerre nous rendra la vie, ou que de la confusion générale sortiront enfin l’ordre et la liberté. Ils commettent la plus funeste des erreurs, parce qu’ils ne discernent pas les circonstances et confondent des idées absolument distinctes.

Il est dans les révolutions des mouvements contraires et des mouvements favorables à la liberté, comme il est dans les maladies des crises salutaires et des crises mortelles.

Les mouvements favorables sont ceux qui sont dirigés directement contre les tyrans, comme l’insurrection des Américains, ou comme celle du 14 juillet; mais la guerre au dehors, provoquée, dirigée par le gouvernement dans les circonstances où nous sommes, est un mouvement à contre-sens, c’est une crise qui peut conduire à la mort du corps politique.

Une telle guerre ne peut que donner le change à l’opinion publique, faire diversion aux justes inquiétudes de la nation, et prévenir la crise favorable que les attentats des ennemis de la liberté auraient pu amener. C’est sous ce rapport que j’ai d’abord développé les inconvénients de la guerre.

Pendant la guerre étrangère, le peuple, comme je l’ai déjà dit, distrait par les événements militaires des délibérations politiques qui intéressent les bases essentielles de sa liberté, prête une attention moins sérieuse aux sourdes manoeuvres des intrigants qui les minent, du pouvoir exécutif qui les ébranle, à la faiblesse ou à la corruption des représentants qui ne les défendent pas.

Cette politique fut connue de tout temps, et, quoi qu’en ait dit M. Brissot, il est applicable et frappant, l’exemple des aristocrates de Rome que j’ai cité : quand le peuple réclamait ses droits contre les usurpations du sénat et des patriciens, le sénat déclarait la guerre, et le peuple, oubliant ses droits et ses outrages, ne s’occupait que de la guerre, laissant au sénat son empire, et préparait de nouveaux triomphes aux patriciens.

La guerre est bonne pour les officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spéculent sur ces sortes d’événements ; elle est bonne pour les ministres, dont elle couvre les opérations d’un voile plus épais et presque sacré ; elle est bonne pour la Cour, elle est bonne pour le pouvoir exécutif dont elle augmente l’autorité, la popularité, l’ascendant ; elle est bonne pour la coalition des nobles, des intrigants, des modérés, qui gouvernent la France.

Cette faction peut placer ses héros et ses membres à la tête de l’armée ; la Cour peut confier les forces de l’Etat aux hommes qui peuvent la servir dans l’occasion avec d’autant plus de succès qu’on leur aura travaillé une espèce de réputation de patriotisme ; ils gagneront les coeurs et la confiance des soldats pour les attacher plus fortement à la cause du royalisme et du modérantisme ; voilà la seule espèce de séduction que je craigne pour les soldats : ce n’est pas sur une désertion ouverte et volontaire de la cause publique qu’il faut me rassurer.

Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie peut être conduit par des chefs adroits à porter le fer dans le sein des meilleurs citoyens ; le mot perfide de républicain et de factieux, inventé par la secte des ennemis hypocrites de la Constitution, peut armer l’ignorance trompée contre la cause du peuple.

Or, la destruction du parti patriotique est le grand objet de tous les complots ; dès qu’une fois il l’ont anéanti, que reste-t-il, si ce n’est la servitude ? Ce n’est pas une contre-révolution que je crains ; ce sont les progrès des faux principes, de l’idolâtrie, et la perte de l’esprit public.

Or, croyez-vous que ce soit un médiocre avantage pour la Cour et pour le parti dont je parle, de cantonner les soldats, de les camper, de les diviser en corps d’armée, de les isoler des citoyens, pour substituer insensiblement, sous les noms imposants de discipline militaire et d’honneur, l’esprit d’obéissance aveugle et absolue, l’ancien esprit militaire enfin, à l’amour de la liberté, aux sentiments populaires qui étaient entretenus par leur communication avec le peuple ?

Quoique l’esprit de l’armée soit encore bon en général, devez-vous vous dissimuler que l’intrigue et la suggestion ont obtenu des succès dans plusieurs corps, et qu’il n’est plus entièrement ce qu’il était dans les premiers jours de la révolution ?

Nos généraux, dites-vous, ne nous trahiront pas ; et si nous étions trahis, tant mieux ! Je ne vous dirai pas que je trouve singulier ce goût pour la trahison ; car je suis en cela parfaitement de votre avis.

Oui, nos ennemis sont trop habiles pour nous trahir ouvertement, comme vous l’entendez ; l’espèce de trahison que nous avons à redouter, je viens de vous la développer, celle-là n’avertit point la vigilance publique ; elle prolonge le sommeil du peuple jusqu’au moment où on l’enchaîne ; celle-là ne laisse aucune ressource : celle-là,... tous ceux qui endorment le peuple en favorisent le succès ; et remarquez bien que, pour y parvenir, il n’est même pas nécessaire de faire sérieusement la guerre ; il suffit de nous constituer sur le pied de guerre ; il suffit de nous entretenir de l’idée d’une guerre étrangère : n’en recueillit-on d’autre avantage que les millions qu’on se fait compter d’avance, on n’aurait pas tout à fait perdu sa peine.

Ces 20 millions, surtout dans le moment où nous sommes, ont au moins autant de valeur que les adresses patriotiques où l’on prêche au peuple la confiance et la guerre, Je décourage la nation, dites-vous ; non, je l’éclaire ; éclairer des hommes libres, c’est réveiller leur courage, c’est empêcher que leur courage même ne devienne l’écueil de leur liberté ; et, n’eussé-je fait autre chose que de dévoiler tant de pièges, que de réfuter tant de fausses idées et de mauvais principes, que d’arrêter les élans d’un enthousiasme dangereux, j’aurais avancé l’esprit public et servi la patrie.

Vous avez dit encore que j’avais outragé les Français en doutant de leur courage et de leur amour pour la liberté, Non, ce n’est point le courage des Français dont je me méfie, c’est la perfidie de leurs ennemis que je crains ; que la tyrannie les attaque ouvertement, ils seront invincibles ; mais le courage est inutile contre l’intrigue.

Vous avez été étonné, avez-vous dit, d’entendre un défenseur du peuple calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m’attendais pas à un pareil reproche.

D’abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du peuple ; jamais je n’ai prétendu à ce titre fastueux ; je suis du peuple, je n’ai jamais été que cela, je ne veux être que cela ; je méprise quiconque a la prétention d’être quelque chose de plus.

J’ai avili le peuple ! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour le perdre ; que j’ignore l’art de le conduire au précipice par des routes semées de fleurs : mais en revanche, c’est moi qui sus déplaire à tous ceux qui ne sont pas peuple, en défendant, presque seul, les droits des citoyens pauvres et les plus malheureux contre la majorité des législateurs ; c’est moi qui opposai constamment la déclaration des droits à toutes ces distinctions calculées sur la quotité des impositions, qui laissaient une distance entre des citoyens et des citoyens.

C’est moi qui défendis, non seulement les droits du peuple, mais son caractère et ses vertus ; qui soutint contre l’orgueil et les préjugés que les vices ennemis de l’humanité et de l’ordre social allaient toujours en décroissant, avec les besoins factices et l’égoïsme, depuis le trône jusqu’à la chaumière ; c’est moi qui consentis à paraître exagéré, opiniâtre. orgueilleux même, pour être juste.

Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple n’est point de l’endormir en lui vantant sa force et sa liberté, c’est de le défendre, c’est de le prémunir contre ses propres défauts ; car le peuple même en a. Le peuple est là, est dans ce sens un mot très dangereux.

Lorsqu’il s’éveille et déploie sa force et sa majesté, ce qui arrive une fois dans des siècles, tout plie devant lui ; le despotisme se prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal lâche et féroce à l’aspect du lion ; mais bientôt il se relève ; il se rapproche du peuple d’un air caressant ; il substitue la ruse à la force ; on le croit converti ; on a entendu sortir de sa bouche le mot de liberté : le peuple s’abandonne à la joie, à l’enthousiasme ; on accumule entre ses mains des trésors immenses, on lui livre la fortune publique ; on lui donne une puissance colossale ; il peut offrir des appâts irrésistibles à l’ambition et à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut payer ses serviteurs que de son estime.

Le peuple ne reconnaît les traîtres que lorsqu’ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver impunément. A chaque atteinte portée à sa liberté, on l’éblouit par des prétextes spécieux, on le séduit par des actes de patriotisme illusoires, on trompe son zèle et on égare son opinion par le jeu de tous les ressorts de l’intrigue et du gouvernement, on le rassure en lui rappelant sa force et sa puissance.

Le moment arrive où la division règne partout, où tous les pièges des tyrans sont tendus, où la ligue de tous les ennemis de l’égalité est entièrement formée, où les dépositaires de l’autorité publique en sont les chefs, où la portion des citoyens qui a le plus d’influence par ses lumières et par sa fortune est prête à se ranger de leur parti.

Voilà la nation placée entre la servitude et la guerre civile. On avait montré au peuple l’insurrection comme un remède ; mais ce remède extrême est-il même possible ?

Il est impossible que toutes les parties d’un empire, ainsi divisé, se soulèvent à la fois ; et toute insurrection partielle est regardée comme un acte de révolte ; la loi la punit, et la loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple est souverain, il ne peut exercer sa souveraineté, il ne peut se réunir tout entier, et la loi déclare qu’aucune section du peuple ne peut pas même délibérer.

Que dis-je ? Alors l’opinion, la pensée, ne serait pas même libre. Les écrivains seraient vendus au gouvernement ; les défenseurs de la liberté qui oseraient encore élever la voix ne seraient regardés que comme des séditieux ; car la sédition est tout signe d’existence qui déplaît au plus fort ; il. boiraient la ciguë, comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de la tyrannie, comme Sydney, ou ils se déchireraient les entrailles, comme Caton.

Ce tableau effrayant peut-il s’appliquer exactement à noire situation ? Non ; nous ne sommes pas encore arrivés à ce dernier terme de l’opprobre et du malheur où conduisent la crédulité des peuples et la perfidie des tyrans.

On veut nous y mener ; nous avons déjà fait peut-être d’assez grands pas vers ce but : mais nous en sommes encore à une assez grande distance ; la liberté triomphera, je l’espère, je n’en doute pas même ; mais c’est à condition que nous adopterons tôt ou tard, et le plus tôt possible, les principes et le caractère des hommes libres, que nous fermerons l’oreille à la voix des sirènes qui nous attire vers les écueils du despotisme, que nous ne continuerons pas de courir, comme un troupeau stupide, dans la route par laquelle on cherche à nous conduire à l’esclavage ou à la mort.

J’ai dévoilé une partie des projets de nos ennemis ; car je ne doute pas qu’ils ne recèlent encore des profondeurs que nous ne pouvons sonder ; j’ai indiqué nos véritables dangers et la véritable cause de nos maux : c’est dans la nature de cette cause qu’il faut puiser le remède, c’est elle qui doit déterminer la conduite des représentants du peuple.

Il resterait bien des choses à dire sur cette matière, qui renferme tout ce qui peut intéresser la cause de la liberté ; mais j’ai déjà occupé trop longtemps les moments ce la société : si elle me l’ordonne, je remplirai cette tâche dans une autre séance.

Décret de déclaration de guerre au roi de Hongrie et de Bohême (20 avril 1792)

« L’Assemblée nationale, délibérant sur la proposition formelle du roi; considérant que la cour de Vienne, au mépris des traités, n’a cessé d’accorder une protection ouverte aux Français rebelles; qu’elle a provoqué et formé un concert avec plusieurs puissances de l’Europe contre l’indépendance et la sûreté de la nation française;

« Que François Ier, roi de Hongrie et de Bohême, a, par ses notes des 18 mars et 7 avril dernier, refusé de renoncer à ce concert;

« Que malgré la proposition qui lui a été faite par la note du 11 mars 1792, de réduire de part et d’autre à l’état de paix les troupes sur les frontières, il a continué et augmenté des préparatifs hostiles;

« Qu’il a formellement attenté à la souveraineté de la nation française, en déclarant vouloir soutenir les prétentions des princes allemands possessionnés en France, auxquels la nation française n’a cessé d’offrir des indemnités;

« Qu’il a cherché à diviser les citoyens français, et à les armer les uns contre les autres, en offrant aux mécontents un appui dans le concert des puissances;

« Considérant enfin que le refus de répondre aux dernières dépêches du roi des Français, ne laisse plus d’espoir d’obtenir, par la voie d’une négociation amicale, le redressement de ces différents griefs, et équivaut à une déclaration de guerre, décrète qu’il y a urgence.

« L’Assemblée nationale déclare que la nation française, fidèle aux principes consacrés par la Constitution, de n’entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et de n’employer jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple, ne prend les armes que pour le maintien de sa liberté et de son indépendance; que la guerre qu’elle est forcée de soutenir n’est point une guerre de nation à nation, mais la juste défense d’un peuple libre contre l’injuste agression d’un roi;

« Que les Français ne confondront jamais leurs frères avec leurs véritables ennemis; qu’ils ne négligeront rien pour adoucir le fléau de la guerre, pour ménager et conserver les propriétés, et pour faire retomber sur ceux-là seuls qui se ligueront contre sa liberté, tous les malheurs inséparables de la guerre;

« Qu’elle adopte d’avance tous les étrangers, qui, abjurant la cause de ses ennemis, viendront se ranger sous ses drapeaux, et consacrer leurs efforts à la défense de sa liberté; qu’elle favorisera même, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, leur établissement en France;

« Délibérant sur la proposition formelle du roi, et après avoir décrété l’urgence, décrète la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême. »

Manifeste de Brunswick (25 juillet 1792)

Déclaration de Son Altesse Sérénissime le duc régnant de Brunswick-Lunebourg, commandant les armées combinées de Leurs Majestés l’empereur et le roi de Prusse, adressée aux habitants de la France.

LL. MM. l’empereur et le roi de Prusse, m’ayant confié le commandement des armées combinées qu’ils ont fait rassembler sur les frontières de la France, j’ai voulu annoncer aux habitants de ce royaume, les motifs qui ont déterminé les mesures des deux souverains, et les intentions qui les guident.

Après avoir supprimé arbitrairement les droits et possessions des princes allemands en Alsace et Lorraine, troublé et renversé dans l’intérieur le bon ordre, et le gouvernement légitime ; exercé contre la personne sacrée du roi, et contre son auguste famille, des attentats et des violences qui sont encore perpétuées et renouvelées de jour en jour ; ceux qui ont usurpé les rênes de l’administration, ont enfin comblé la mesure, en faisant déclarer une guerre injuste à Sa Majesté l’empereur, et en attaquant ses provinces situées en Pays-Bas. Quelques-unes des possessions de l’Empire germanique ont été enveloppées dans cette oppression, et plusieurs autres n’ont échappé au même danger, qu’en cédant aux menaces impérieuses du parti dominant et de ses émissaires.

Sa Majesté le roi de Prusse uni avec Sa Majesté impériale, par les liens d’une alliance étroite et défensive, et membre prépondérant lui-même du corps germanique, n’a donc pu se dispenser de marcher au secours de son allié et de son co-État ; et c’est sous ce double rapport qu’il prend la défense de ce monarque et de l’Allemagne.

A ces grands intérêts se joint encore un but également important, et qui tient à cœur aux deux souverains ; c’est de faire cesser l’anarchie dans l’intérieur de la France, d’arrêter les attaques portées au trône et à l’autel, de rétablir le pouvoir légal, de rendre au roi la sûreté et la liberté dont il est privé, et de le mettre en état d’exercer l’autorité légitime qui lui est due.

Convaincus que la partie saine de la nation française abhorre les excès d’une faction qui la subjugue, et que le plus grand nombre des habitants attend avec impatience le moment du secours pour se déclarer ouvertement contre les entreprises odieuses de leurs oppresseurs, Sa Majesté l’empereur et Sa Majesté le roi de Prusse, les appellent et les invitent à retourner sans délai aux voies de la raison, de la justice, de l’ordre et de la paix. C’est dans ces vues, que moi soussigné, général commandant en chef les deux armées, déclare :

1° Qu’entraînées dans la guerre présente par des circonstances irrésistibles, les deux cours alliées ne se proposent d’autre but que le bonheur de la France sans prétendre s’enrichir par des conquêtes ;

2° Qu’elles n’entendent point s’immiscer dans le gouvernement intérieur de la France, mais qu’elles veulent uniquement délivrer le roi, la reine et la famille royale de leur captivité, et procurer à Sa Majesté très chrétienne la sûreté nécessaire pour qu’elle puisse faire sans danger, sans obstacle, les conventions qu’elle jugera à propos, et travailler à assurer le bonheur de ses sujets, suivant ses promesses et autant qu’il dépendra d’elle ;

3° Que les armées combinées protégeront les villes, bourgs et villages, et les personnes et les biens de tous ceux qui se soumettront au roi, et qu’elles concourront au rétablissement instantané de l’ordre et de la police dans toute la France ;

4° Que les gardes nationales seront sommées de veiller provisoirement à la tranquillité des villes et des campagnes, à la sûreté des personnes et des biens de tous les Français, jusqu’à l’arrivée des troupes de LL. MM. impériale et royale, ou jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné, sous peine d’en être personnellement responsables ; qu’au contraire, ceux des gardes nationales qui auront combattu contre les troupes des deux cours alliées, et qui seront pris les armes à la main, seront traités en ennemis et punis comme rebelles à leur roi, et comme perturbateurs du repos public ;

5° Que les généraux, officiers, bas-officiers et soldats des troupes de ligne françaises, sont également sommés de revenir à leur ancienne fidélité, et de se soumettre sur-le-champ au roi, leur légitime souverain ;

6° Que les membres des départements, des districts et des municipalités seront également responsables sur leur tête et sur leurs biens de tous les délits, incendies, assassinats, pillages et voies de fait qu’ils laisseront commettre, ou qu’ils ne se seront pas notoirement efforcés d’empêcher dans leur territoire ; qu’ils seront également tenus de continuer provisoirement leurs fonctions, jusqu’à ce que S. M. T. C., remise en pleine liberté, y ait pourvu ultérieurement, ou qu’il en ait été autrement ordonné en son nom dans l’intervalle ;

7° Que les habitants des villes, bourgs et villages qui oseraient se défendre contre les troupes de leur majesté impériale et royale, et tirer sur elles ; soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées. Tous les habitants au contraire desdites villes, bourgs et villages qui s’empresseront de se soumettre à leur roi, en ouvrant leurs portes aux troupes de Leurs Majestés, seront à l’instant sous leur sauvegarde immédiate ; leurs personnes, leurs biens, leurs effets seront sous la protection des lois, et il sera pourvu à la sûreté générale de tous et chacun d’eux ;

8° La ville de Paris et tous ses habitants sans distinction, seront tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu’à toutes les personnes royales, l’inviolabilité et le respect auxquels le droit de la nature et des gens obligent les sujets envers les souverains; Leurs Majestés impériale et royale rendent personnellement responsables de tous les événements, sur leurs têtes, pour être jugés militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l’Assemblée nationale, du département, du district, de la municipalité et de la garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu’il appartiendra; déclarent en outre Leurs dites Majestés, sur leur foi et parole d’empereur et roi, que, si le château des Tuileries est forcé ou insulté, que s’il est fait la moindre violence, le moindre Outrage à Leurs Majestés le roi, la reine, et à la famille royale, s’il n’est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire, et à une subversion totale, et les révoltés coupables d’attentats aux supplices qu’ils auront mérités. Leurs Majestés impériale et royale promettent au contraire aux habitants de la ville de Paris d’employer leurs bons offices auprès de Sa Majesté Très Chrétienne, pour obtenir le pardon de leurs torts et de leurs erreurs, et de prendre des mesures les plus vigoureuses pour assurer leurs personnes et leurs biens, s’ils obéissent promptement et exactement à l’injonction ci-dessus.

Enfin Leurs Majestés ne pouvant reconnaître pour loi en France, que celles qui émaneront du roi, jouissant d’une liberté parfaite, protestent d’avance contre l’authenticité de toutes les déclarations qui pourraient être faites au nom de Sa Majesté Très Chrétienne, tant que sa personne sacrée, celle de la reine et toute la famille royale, ne seront pas réellement en sûreté, à l’effet de quoi Leurs Majestés impériale et royale invitent et sollicitent Sa Majesté Très Chrétienne de désigner la ville de son royaume, la plus voisine de ses frontières, dans laquelle elle jugera à propos de se retirer avec la reine et sa famille, sous bonne et sûre escorte qui lui sera envoyée pour cet effet, afin que Sa Majesté Très Chrétienne puisse en toute sûreté appeler auprès d’elle les ministres et les conseillers qu’il lui plaira de désigner, faire telles convocations qui lui paraîtront convenables, pourvoir au rétablissement du bon ordre, et régler l’administration de son royaume.

Enfin je déclare et m’engage encore en mon propre et privé nom, et en ma qualité susdite, de faire observer partout aux troupes confiées à mon commandement une bonne et exacte discipline, promettant de traiter avec douceur et modération les sujets bien intentionnés, qui se montreront paisibles et soumis, et de n’employer la force qu’envers ceux qui se rendront coupables de résistance ou de mauvaise volonté.

C’est par ces raisons que je requiers et exhorte tous les habitants du royaume, de la manière la plus forte et la plus instante, de ne pas s’opposer à la marche et aux opérations des troupes que je commande, mais de leur accorder plutôt partout une libre entrée et toute bonne volonté, aide et assistance que les circonstances pourront exiger.

Donné au quartier général de Coblentz, le 25 juillet 1792.

Signé: Charles-Guillaume Ferdinand, duc de Brunswick-Lunebourg.